Pluie, brouillard et tête de mule...
Par un beau jour d'avril 1993, le lundi 26 très exactement, me voici donc sur les hauteurs de la cuvette du Puy-en-Velay, en vue de la cathédrale. Il est aux environs de midi. Au menu, ce matin, pluie, parlons même ouvertement d'averses, et ciel gris. Et quand j'évoque le gris, c'est même de gris très foncé, tirant franchement sur le noir, là bas, dans la vallée où dort la ville. Ce noir s'agite, se zèbre d'éclairs, et gronde profondément, comme pour me signifier que je dois quitter ce lieu au plus vite, et marcher vers l'ouest.
Mon état d'esprit est étrange. Depuis une semaine, je suis déjà parti dans ma tête. Tous les ultimes préaratifs ne sont que futilités. Il arrive un moment, dans la préparation d'un voyage, où il est temps de prendre la route. Une mise au point plus minutieuse ne sert à rien. Les derniers détails d'une expédition peuvent toujours être vus en route, notamment tout ce qui concerne les bagages. Alors, ce matin-là, sur cette colline d'Auvergne, alors que je suis déjà bien mouillé, près de mon petit compagnon à quatre pattes, je me sens bien.
J'ai mis les deux pieds dans le voyage, et je n'ai aucun désir de revenir en arrière. Les adieux avec la famille ont été brefs, car j'avais très envie d'être seul, et d'ataquer enfin cette longue marche dont je rêvais depuis si longtemps.
Hier au soir, une chambre d'hôtes nous a accueillis dans un petit village en amont du Puy, qui porte le nom de Bilhac. Ferdinand a fait le trajet de Vendée au Puy-enVelay confortablement installé sur la paille d'un van. On ne peut pas dire que son enthousiasme fût immense à l'idée de grimper dans cette brouette à kilomètres, loin de son pré favori. Mais quelques longes bien dendues, et de vigoureuses poussées ont fini par le faire monter. Une botte de loin lui diendra compagnie tout au long de la route. Quand Ferdinand croque et mâchouille, il est heureux. Après douze heures de route, il est sort calmement du véhicule, et s'est laissé guider vers le pré qui lui était réservé, où il a immédiatement comencé à brouter la bonne herbe auvergnate.
Je viens de vouvrir avec mon âne les cinq kilomètres qui séparent Bilhac de la cité du Puy, et j'ai très envie, déjà de le transformer en rillettes. Ferdinand vient de me jouer un tour à sa façon, que je ne suis pas près d'oublier. L'arrivée dans la ville se tait en suivant le tracé du sentier de grande randonnée, par une ruelle très en pente. Tout en haut de cette rue se trouve une grille d'écoulement des eaux, qui occupe entièrement la largeur de la voie, et sous laquelle coule avec rapidité l'eau de ruissellement. Monsieur mon âne s'approche avec prudence de cette énorme chose noire et oblongue, renifle l'obstacle, et le passe en prenant grand soin de ne pas poser ses sabots sur l'acier. Et puis, sans doute effrayé par le bruit de l'eau courant sous la grille, il m'arrache la longe des mains et part au galop vers le bas de la rue. J'avais négligé de mettre le mors, pensant que ma bestiole était suffisamment civilisée...
Et voltigent les sacoches, le parapluie, les sacs, les poches, la tente... Mon équipement est éparpillé sur 200 mètres. J'ai très peur pour tout le contenant, et j'appelle désespérément ma bourrique pour qu'elle cesse sa course folle. Heureusement, par chance, la même grille d'écoulement barre le bas de la rue, et un camion de livraison s'avance, tous phares allumés, bloquant le passage. Mon Ferdinand s'arrête, tout penaud, avec ce qui lui reste du chargement dans un désordre indescriptible... Oserais-je rappeler que cette scène du plus grand comique se passe sous des cordes de pluie, ce qui la rend beaucoup plus drôle, surtout pour ceux qui sont à l'abri.
J'attache ma bête à un portail, et entreprends de tout remettre en place, en faisant à chaque paquet l'inventaire des dégâts. Une demi-heure de travail. Bilan: deux trous en bas des sacoches, dus au frottement sur l'asphalte, un passant de sacoche arraché, un autre mal en point, la poche d'avoine à moitié éventrée, et de l'eau partout. Cette fois, je mets le mors à mon fauve, et reprends la route en le tenant fermement très court. A la première velléite de galopade, c'est décidé, je l'étrangle.
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