Donnerstag, 5. Februar 2009

Quelques notions d'histoire

Parlons maintenant un peu du pèlerinage par lui-même. Un chiffre retient l'attention: du 10ème au 17ème siècle, les livres de comptes des monastères rapportent que 200.000 à 500.000 personnes par an parcouraient le chemin, dans les deux sens, venant de toute l'Europe chrétienne... 200.000 personnes, c'est un chiffre qui ferait rêver bien des clubs vacances...
L'hospice de la Domerie s'Aubrac, une des plus célèbres haltes des pèlerins au coeur du Massif Central, accueillait chaque soir une centaine de voyageurs, et le monastère de Roncevaux servait chaque année 30.000 rations.
Pendant des siècles, des dizaines de millions de persones ont marché des mois et des mois, sur des chemins difficiles, dans une époque qu'on disait barbare... Et l'immense majorité de ces pèlerins sont revenus chez eux en pleine santé.
Jacques, un de douze Apôtres du Christ, et de plus son cousin germain, puisqu'il est le fils de la soeur de Marie, est parti évangéliser la terre d'Espagne, dès que son Seigneur et Maître eût rejoint les cieux. Il faut croire qu'il parlait bien mal la langue de Cervantès, puisqu'il est revenu en Judée quelques temps plus tard, ayant à peine converti une dizaine d'Ibères.
Comme il se distingue encore en Palestine, parvenant même à convertir ses ennemis, la hiérarchie romaine décide de se débarrasser d'un terroriste aussi dangereux, le fait arrêter et décapiter, ce qui est une des méthodes les plus efficaces connues à cette époque pour empêcher quelqu'un de l'ouvrir. Ses compagnons embarquent alors sur un vaisseau avec le cors de Jacques en deux morceaux, et prennent le large en partant du port de Jaffa. Les courants marins et les vents étant ce qu'ils sont, ledit vaisseau s'écoue sur une plage de Galice, dans la ville d'Iria Flavia, actuellement Padrón, et les compagnons enterrent Jacques au lieu-dit "Compostelle", à deux lieues de là.

Auparavant, la reine du pays, qui portait le joli nom de "Louve", les a contraints à faire des choses moult méchantes, comme de chasser le dragon, ou d'atteler le char à des tareaux sauvages, avant de leur accorder l'autorisation d'enterrer le malheureux. Louve s'est elle-même convertie au christianisme devant les miracles. accomplis.
A cette époque, il est fait interdicition aux chrétiens d'aller honorer les tombes de leurs matyrs. Alors, peu à peu, la mémoire du tombeau se perd, d'autant que des nombreuses invasions font régner en Hispanie une insécurité permanente: les Wisgoths venus du nord, puis les Maures venus du sud.
Huit siècles s'écoulent ainsi, et Jacques repose en paix près du Cap Finisterre. Il repose même tellement que tout le monde a oublié qu'il était enseveli par ici. Peut-être se racontait-on dans les chaumières galiciennes une vieille légende sur un apôtre du Christ qui serait enterré là, aux alentours, quelque part dans un sanctuaire de marbre caché sous les fougères.
En 813, c'est à -dire, à l'époque après sa mort, que ce squelette est celui du compagnon de Jésus, c'est une autre histoire, et la légende ne précise rien à ce sujet. Peut-être un parchemin, une inscription dans la pierre, une carte de Sécurité Sociale, une gourmette accrochée à l'humérus gauche...
Pour les gens du coin, cela ne fait aucun doute, saint Jacques est enterré chez eux, et c'est bien le plus beau présent que le Ciel pouvait leur donner. Il faut imaginer cette époque, où chaque monastère, chaque paroisse, veut absolument avoir un morceau de relique, qui apportera des guérisons miraculeuses, et des clients aux auberges locales, quitte à aller voler lesdites reliques chez le voisin.
A la nouvelle de cette trouvaille, c'est un cri de joie dans toute la Chrétienté. Après la découverte à Rome de la tombe de Pierre, et donc pour la seconde fois depuis la mort du Christ, huit siècles plus tôt, on découvre les restes de l'un des douze apôtres. Aussitôt s'élève une basilique sur le tombeau, et bientôt se précipitent les foules accourues de l'Europe entiére pour toucher et adorer les précieuses reliques.

Les premières décennies du pèlerinage ne sont pas très sûres pour les voyageurs, car les Sarrasins sont proches, mulitpliant les raids sur cette étroite frange nord de l'Ibérie qui n'est pas sous leur domination. En 997, l'émir de Cordue Al Mansour fait une telle razzia sur la Galice qu'il ne reste plus rien de la ville et de la cathédrale de Compostelle. Cependant il respecte le tombeau du grand marabout Santiago, vers lequel affluent tant d'infidèles...
Progressivement, en dépit des dangers, se met en place une formidable organisation religieuse et commerciale qui va gérer le pèlerinage. D'un côté les Rois et l'Eglise, qui voient d'un bon oeil affluer les pèlerins, chrètiens cherchant leur salut, mais aussi porteurs de dons, et de richesses. De l'autre les aubergistes et marchands de souvenirs, qui voient déferler des milliers de gigeons à plumer.
De temps à autre, les autorités ecclésiastiques ou civiles sont obligées de faire la grosse voix, lorsqu'on tond trop le pèlerin qui n'a souvent pas le choix. En 1500, déjà, à Compostelle, il était fait obligation aux tendanciers d'afficher leurs tarifs...
Il faut également faire la police parmi les pèlerins, car certains ne prennent la route que pour vagabonder dans le royaume et vivre aux frais des monastères. Les derniers souverains français encadreront d'une façon de plus en plus sévère les candidats au Voyage, au point de tarir lentement le flot des marcheurs.
Des certaines d'hospices, de monastères, d'hôpitaux, s'élèvent sur la route, afin d'offrir un abri au pèlerin. Un de plus célèbres se situe au coeur de l'Aubrac, sur un plateau alors fort boisé et glacé l'hiver. Toute la nuit, par les soirs de brume, un moine sonnait la cloche afin d'indiquer le chemin au marcheur perdu. La cloche d'Aubrac a sauvé plus d'un pèlerin de la mort par le froid ou la dent des loups.
Ces établissements sont tenus par des religieux, des confréries civiles, ou bien des ordres de moines-chevaliers comme les Templiers, l'Ordre de Saint Jean de Jérusalem, ou l'Ordre des chevaliers de l'Epée Rouge de Santiago.
Les donations que font les riches pèlerins enrichissent l'abbaye et permettent de ravitailler le pauvre, qui n'a que ses deux pieds à offrir au Seigneur. Les moines-guerriers, pendant ce temps, accompagnent les pèlerins, font la police du chemin, et alimentent les gibets en malandrins de toutes origines, qui se déguisent quelquefois en jacquets pour mieux les détrousser.

Des milliers d'auberges et d'hôtelleries longent le chemin, et les pèlerins se refilent les bonnes adreses, les monastères sympathiques, les tables gourmandes, les meilleures barriques, les servantes faciles, les lits bon marché.
Il existe, en plein coeur du Moyen-Âge, plusieurs "guides du routard", qui décrivent dans le détail les mille et une possibilités des gîtes, les us et coutumes locales, les endroits où les lits sont de paille ou de plume, les bouges à éviter car la vermine y pullule, les différentes reliques à vous entourloupent trois sols pour deux livres et demi, les caccourcis, les quelques mots nécessaires au pèlerin flamand pour quémander sa tortilla, etc.
Par ordre du Roi de Castille, ou bien à l'initiative des monastères, les routes sont améliorées, les ponts sont lancés sur les fleuves et les torrents. Au 12ème siècle, on construit même à Ponferrada le premier pont métallique de tote l'Europe. Le chemin de Saint Jacques, outre son aspect religieux, devient un grand axe commercial entre le nord de l'Espagne et le reste de l'Europe.
Les anciens pèlerins se regroupent à leur retour en associations qu'on appelle "Conféries de saint Jacques". Les membres de ces fratries possèdent une charte, un uniforme, un étendard, une chapelle, et souvent participent à l'entretien d'un hospital pour les pèlerins de passage en leur ville. Le but de ces confréries est de promovoir le pèlerinage, aider les candidats à organiser leur départ, se donner le secours mutuel, faire des aumônes aux pauvres, et bien sûr s'offrir un gueuleton chaque année à la fête de saint Jacques, le 25 juillet.
Une fois qu'il a pris la route, le pèlerin dispose d'un statut particulier, qui fait de lui un citoyen privilégié. Il est pratiquement un extra-territorialité. Il possède un passeport de pèlerinage, que lui a remis son évêque, et ce passeport lui donne accès à titre gratuit à tous les hospices, couvents, monastères, qui veillent sur la route. Dans ces établissements, on lui lave les pieds, et lui assure gîte et couvert pendant une nuit l'été, et trois nuits l'hiver.

Le pèlerin ne paie pas de droit de péage, car nombre de routes sont alors taxées, ni de droit de pontage, car les ponts sont rares à cette époque, et constituent une source de revenu pour le seigneur local. Ils ne paient pas non plus le passeur qui fait traverser les rivières sur un bac.

Tout ceci est très théorique, car dès que la maréchaussée a tourné le dos, les gardiens de guérites et les bateliers exigent le bakchich, faute de quoi ils interdisent au voyageur de poursuivre sa route. Comme le marcheur est souvent seul, loin de chez lui, qu'il ne parle pas le français, le basque ou le castillan, qu'il ne possède pas de carte routière, il est souvent obligé de se soumettre et d'ouvrir sa bourse.
Le pèlerin est exonéré également des impôts et taxes qui frappent l'importation ou l'exportation de devises, car il faut pour survivre un nombre impressionnant de monnaies différentes lorsqu'on traverse l'Europe à cette période de l'histoire.
Les jacquets arrivent par fournées entières, et ça dure des siècles, avec des hauts et des bas dans la fréquentation. Les périodes de paix et les mois chauds apportaient plus de mille personnes chaque jour sur le chemin, qu'il fallait loger et nourrir, soigner et enterrer quelquefois. Les querres et les épidemies tarissaient le flot. Les années où sévissait la peste, les villes fermaient leurs portes, et interdidaient à tout étranger de pénétrer sur leur territoire. La Réforme également voit la moitié du monde chrétien tourner en dérision ces superstitions d'un autre âge. Le Schisme de l'Eglise Anglicane va interdire aux pèlerins britanniques l'approche des Saintes Reliques.
A partir du 18ème siècle, le chemin de Saint Jacques tombe un peu en désuétude. De moins en moins de pèlerins le parcourent. La grande foi du Moyen-Âge a perdu sa flamme. La Révolution Française, puis le 19ème siècle et sa révolution technologique, voient se tarir presque complètement le flot de pèlerins. Avec l'extension du réseau de voies ferrées, le voyage à pied devient quelque chose de tout à fait archaïque, qui n'attire plus personne. De nombreux pèlerins se pressent toujours à Compostelle, mais ils sont venus en automobile, en autocar ou en train.
C'est seulement de nos jours, depuis une vingtaine d'années, que le pèlerinage à pied reprend de la vigueur. Et on peut de nouveau voir, sur le "Camino de Santiago", de robustes marcheurs, en jeans, baskets et sac à dos, qui avalent allègrement leur sainte poussière pour atteindre la Galice. Voici le statistiques officielles du monastère de Roncevaux pour l'année 1993:
Sur 15.000 pèlerins qui on pris le départ vers Santiago, afin de parcourir les 800 kilomètres de l'itinéraire espagnol, il se trouvait 11.500 hommes et 3.500 femmes.
Sur ce nombre, ou comptait 13.000 espagnols et 2.000 étrangers.

6.814 disaient partir à pied, 8.052 à bicyclette, 42 à cheval, et 6 en fauteuil roulant. Le reste pèlerinait en automobile.
Les autorités de Galice ont donné un nom à l'année sainte, le "Xacobeo 93", et ont accueilli sept millions de visiteurs à Santiago, soit deux millions de plus qu'à Lourdes.

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